Champ de coquelicots Papaver rhoeas en pleine floraison dans la plaine de Flandre, image de couverture de l'article Signification du coquelicot du repos au souvenir

En , le médecin militaire canadien John McCrae enterre son ami Alexis Helmer près d'Ypres et écrit en vingt minutes treize vers où des coquelicots fleurissent entre les croix. Un siècle plus tôt, à Paris, Charlotte de Latour rangeait la même fleur à la lettre C du Langage des Fleurs sous un seul mot, consolation. Et vingt-cinq siècles avant Cortambert, Hésiode faisait pousser ces mêmes pétales dans le champ d'Hypnos, près de la grotte des songes. La même Papaver rhoeas, à chaque fois.

Cette superposition explique pourquoi un Britannique épingle un coquelicot rouge le 11 novembre quand un Français lui préfère un bleuet, pourquoi un fleuriste tokyoïte traduit ヒナゲシ par 慰め (consolation), et pourquoi un mariage de huit ans s'appelle, dans le calendrier français des noces, des noces de coquelicot. Le mythe antique, le code sentimental parisien, la mémoire militaire des Flandres : tout tient dans la même tige hérissée. L'article les démêle dans l'ordre où elles se sont déposées, de Morphée à la Tour de Londres, en s'appuyant sur les sources primaires datées du langage des fleurs.

Que signifie le coquelicot ?

Le coquelicot (Papaver rhoeas) signifie l'ardeur fragile, la consolation et le souvenir des soldats. Cette espèce des Papaveraceae porte un faisceau de sens hérité de trois strates historiques : la mythologie grecque, le langage des fleurs codifié à Paris en par Charlotte de Latour1, et le Remembrance Day institué dans le Commonwealth après la Première Guerre mondiale. Une seule espèce, plusieurs sédimentations.

La couche antique vient en premier. Hésiode fait d'Hypnos le père de Morphée et place près de sa demeure des champs de pavots dont le latex endort8. Homère, au chant VIII de l'Iliade, compare la tête du jeune Gorgythion mortellement blessé à un coquelicot lourd de pluie9. La fleur entre dans le vocabulaire poétique du sommeil et de la mort prématurée, deux thèmes que la suite de l'histoire reprendra à l'identique, mille fois.

La couche sentimentale arrive avec la florographie victorienne. Charlotte de Latour, pseudonyme de Louise Cortambert, range le coquelicot à la lettre C du Langage des Fleurs publié chez Audot, à Paris, en , sous l'entrée « consolation »1. Soixante-cinq ans plus tard, Kate Greenaway traduit la même entrée à Londres sous « Red poppy, consolation »2. La couche mémorielle, elle, naît dans la boue de la deuxième bataille d'Ypres, et durera plus longtemps que les deux autres réunies.

D'où vient le mot « coquelicot » ?

Le mot « coquelicot » apparaît au dans la langue française et désigne d'abord le coq lui-même, par onomatopée du chant coquerico, avant de migrer vers la fleur par analogie de couleur avec la crête du coq, selon la notice étymologique du Trésor de la langue française10. La fleur prend le nom du chanteur, faute de mieux.

Le TLFi retrace trois étapes. Avant , on lit coquerycoq puis coquericot, deux variantes du nom du coq fondées sur l'onomatopée. Au milieu du XVIe siècle, l'usage glisse vers la fleur sauvage des champs de blé, dont les pétales rouge écarlate rappellent la crête10. La forme moderne coquelicot se fixe au XVIIe siècle. Le suffixe -ot, fréquent en français paysan, garde une valeur affective de petite chose colorée.

Cette analogie chromatique n'a rien de fortuit. Dans les langues d'oïl du nord de la France, l'identification visuelle entre le rouge du coq et le rouge du Papaver rhoeas circule dès le Moyen Âge sous d'autres noms locaux, poncetôt en Picardie, gravelot en Wallonie. Le mot coquelicot l'emporte parce qu'il est doublement transparent : il dit la couleur en imitant un cri. Aucune autre fleur française ne porte un nom aussi onomatopéique.

Le nom savant, Papaver rhoeas, vient lui du latin papaver (pavot) et du grec rhoiás (qui coule, qui glisse), allusion au latex laiteux que la tige libère quand on la brise. Le vernaculaire dit la couleur, la nomenclature savante dit la sève. La fleur garde les deux registres en même temps, ce qui oblige, dès qu'on parle « coquelicot », à séparer cette espèce de sa cousine narcotique.

Coquelicot ou pavot somnifère : ne pas confondre Papaver rhoeas et Papaver somniferum

Papaver rhoeas et Papaver somniferum partagent le même genre Papaver mais leur chimie diffère du tout au tout. Le coquelicot des champs contient de la rhoéadine et de la rhoéagénine, deux alcaloïdes isoquinoléiques faibles. Le pavot somnifère contient morphine, codéine et thébaïne. Aucune confusion d'usage n'est possible.

Nom binomialVernaculaire FRAlcaloïdes principauxStatut légal de culture
Papaver rhoeasCoquelicot des champsRhoéadine, rhoéagénine (faibles, pas d'opiacés)Culture libre, plante messicole protégée par endroits
Papaver somniferumPavot somnifère, pavot à opiumMorphine, codéine, thébaïne (élevés)Culture contrôlée (Convention unique de 1961)
Coquelicot ou pavot somnifère : quatre axes de comparaison (binomial, vernaculaire, alcaloïdes, statut légal de culture). Source POWO Kew et conventions internationales sur les stupéfiants.
Papaver somniferum, pavot somnifère en fleur, capsule sphérique et pétales mauves, espèce sœur du coquelicot Papaver rhoeas mais source de morphine et codéine
Papaver somniferum en fleur. Capsule sphérique, pétales mauves, latex blanc abondant : trois marqueurs morphologiques qui le distinguent du coquelicot rouge écarlate.

La POWO de Kew distingue strictement les deux espèces sous deux identifiants IPNI distincts, 306058-2 pour Papaver rhoeas, 673724-1 pour Papaver somniferum67. La taille adulte change aussi : 25 à 90 cm pour le coquelicot annuel, 60 à 150 cm pour le pavot somnifère bisannuel ou vivace. La capsule du somnifère est sphérique et grosse comme une noix ; celle du coquelicot, glabre et de la taille d'une noisette, ne sécrète qu'un latex parcimonieux.

La différence de statut légal s'explique par la chimie. La Convention unique sur les stupéfiants de 1961 place Papaver somniferum sur la liste des plantes contrôlées. Papaver rhoeas n'y figure pas. Cultiver des coquelicots dans son jardin reste libre en France, comme chez Cortambert en 1819.

Mythologie grecque : Morphée, Déméter et le sommeil végétal

Dans la mythologie grecque, le coquelicot est la fleur du sommeil et de la mort prématurée, tenue d'une main par Hypnos, dieu primordial du sommeil et père de Morphée selon Hésiode (Théogonie, vers 211-212)8, et tressée en couronne par Déméter aux mystères d'Éleusis. Le latex sédatif en fait une plante d'oubli avant d'être une plante de mémoire.

Statuette en bronze d'Hypnos, dieu grec du sommeil et père de Morphée, tenant des capsules de pavot dans la main gauche, preuve iconographique antique du lien entre coquelicot et repos
Hypnos en bronze, capsules de pavot dans la main gauche. La fleur dit le sommeil avant de dire la mémoire, et c'est par ce détour qu'elle reviendra dans In Flanders Fields en 1915.

Hésiode fait d'Hypnos et de Thanatos deux frères jumeaux nés de la Nyx, l'un endormant, l'autre tuant. Le coquelicot sert le premier. Morphée, fils d'Hypnos, donne forme aux songes ; les Romains le reprendront sous le même nom. L'iconographie antique le confirme partout : statuettes en bronze, sarcophages, pièces de monnaie figurent les deux dieux tenant des capsules de pavot, comme un signe de reconnaissance.

Déméter, déesse des moissons, change le décor. Aux mystères d'Éleusis, son culte associe le coquelicot aux gerbes de blé : la fleur pousse spontanément dans les champs cultivés, elle accompagne la déesse comme une compagne messicole. Les Romains assimilent Déméter à Cérès et conservent le motif de la couronne de coquelicots et d'épis. La fleur dit alors la fertilité et, dans le même geste, la mort des moissons coupées sous la faux.

Cette propriété sédative se décante en pharmacopée populaire jusqu'au XXe siècle. Le sirop de coquelicot, préparé à partir des pétales rouges et inscrit à la Pharmacopée française, calmait la toux et l'agitation des nourrissons. La rhoéadine y agit faiblement, mais son effet sédatif léger suffit à perpétuer le souvenir de Morphée, sous une forme domestique. Cette propriété sédative se décante au XIXe siècle en un sens nouveau, codifié à Paris en 1819.

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Le coquelicot dans Le Langage des Fleurs (Cortambert, 1819)

Charlotte de Latour, pseudonyme de Louise Cortambert, fixe le coquelicot dans le langage des fleurs sous l'entrée « consolation » dans Le Langage des Fleurs publié chez Audot, à Paris, en 1. Soixante-cinq ans plus tard, Kate Greenaway reprend le verdict à Londres sous « Red poppy, consolation »2. La consolation devient la lecture canonique, en France comme en Angleterre.

« Coquelicot. Consolation. »

Source : Charlotte de Latour, Le Langage des Fleurs, Audot, Paris, 1

Coquelicot Papaver gravé par Langlois d'après Pierre-Joseph Redouté, planche issue de Choix des Plus Belles Fleurs Panckoucke Paris 1827, illustration botanique contemporaine du Langage des Fleurs de Cortambert 1819
Coquelicot gravé par Langlois d'après Redouté, Choix des Plus Belles Fleurs (Panckoucke, Paris, 1827). La planche est strictement contemporaine du Langage des Fleurs de Cortambert, et fixe l'image du Papaver dans l'imaginaire parisien du XIXe siècle.

Pourquoi consolation ? La lecture floriographique s'articule sur quelques indices visuels et chimiques convergents. Les pétales tombent au moindre souffle, ce que les florographes appellent l'« ardeur fragile » : la fleur s'ouvre vive, puis s'effeuille en quelques heures. Le rouge écarlate éclate sur fond de blé, comme une trace de sang sur la moisson. Le latex laiteux endort. De ces signes, le code parisien tire un seul geste : on offre des coquelicots à un endeuillé pour dire qu'on partage sa peine et que le sommeil viendra.

Le code circule vite. À Londres, Kate Greenaway, illustratrice victorienne déjà célèbre, publie en son Language of Flowers chez Routledge, avec aquarelles encartées et table alphabétique. Le coquelicot rouge y reçoit l'entrée « consolation »2, le coquelicot blanc l'entrée « sleep, my bane, my antidote ». Greenaway distingue déjà la couleur, ouverture qui prépare la lecture chromatique moderne. La même année, la rose entrait elle aussi dans Cortambert sous « amour » et son cortège de couleurs.

Cette grammaire des couleurs se consolide jusqu'à la veille de 1914. En 1915, elle accueille une lecture nouvelle, beaucoup plus lourde, née dans les Flandres.

Signification du coquelicot par couleur : rouge, blanc, rose, jaune, violet

La couleur module le message du coquelicot sans remplacer son sens central : rouge écarlate pour la consolation et la mémoire, blanc pour le sommeil et l'apaisement, rose pour la sérénité, jaune pour la réussite et le succès, violet pour l'imagination et le mystère. Chaque teinte renvoie à un cultivar daté, à une espèce sœur ou à une lecture greenwayienne précise.

CouleurSignification FROccasion cibleVariété ou espèce
Rouge écarlateConsolation, mémoire des soldats, ardeur fragile11 novembre, deuil, hommagePapaver rhoeas type
BlancSommeil paisible, apaisement, repos éternelSympathie, recueillementShirley poppy 'Bridal Silk'
RoseSérénité, douceur, paix retrouvéeNaissance, convalescenceShirley poppy lignée Wilks
JauneSuccès, réussite, énergie solaireAnniversaire, réussite professionnellePapaver nudicaule (pavot d'Islande)
VioletImagination, mystère, rêve éveilléVoeux artistiques, lecturesMeconopsis (pavot bleu de l'Himalaya)
Signification du coquelicot par couleur : code FR, occasion cible, variété ou espèce de référence et lecture historique. Sources Cortambert 1819, Greenaway 1884, Royal Horticultural Society.
Poster Papaver, planche photographique multi-cultivars de coquelicots blancs roses rouges écarlates et bicolores Shirley poppy lignée Wilks Croydon 1880, palette chromatique du genre Papaver pour le langage des fleurs
Planche multi-cultivars du genre Papaver. Les Shirley poppies (lignée Wilks, Croydon, 1880) ont ouvert la palette pastel du coquelicot bien au-delà du rouge écarlate type.

Rouge écarlate : consolation et mémoire

Le rouge écarlate est la couleur type de Papaver rhoeas et la lecture canonique de Cortambert : consolation. Depuis 1921, le rouge porte aussi la mémoire des soldats du Commonwealth tombés en 1914-1918. Les deux sens cohabitent sans s'exclure : un coquelicot rouge envoyé à un endeuillé peut dire « je partage ta peine » dans la grammaire victorienne, et « je n'oublie pas tes morts » dans la grammaire mémorielle anglaise. Le tatouage coquelicot rouge actuel hérite des deux strates.

Blanc : sommeil et repos

Le coquelicot blanc code le Shirley poppy 'Bridal Silk' pâle ou crème, lecture qui chez Greenaway reprend l'inscription « sleep, my bane, my antidote ». La fleur blanche s'envoie pour souhaiter un repos paisible, ou pour dire un apaisement après l'épreuve. La lignée Shirley, partie d'un coquelicot champêtre à liseré blanc repéré par le révérend Wilks à Croydon en , a inventé cette palette11.

Rose : sérénité

Le rose est une teinte intermédiaire des Shirley poppies, sélectionnée pendant vingt ans par Wilks. Il code la sérénité, la douceur d'un retour à la paix. C'est le coquelicot des cartes de naissance et des messages de convalescence. Aucun cultivar ne porte ce sens dans Cortambert, mais Greenaway l'admet par extension de l'entrée « Red poppy ».

Jaune : succès

Le jaune ne vient pas de Papaver rhoeas, qui ignore cette couleur. Il vient de Papaver nudicaule, le pavot d'Islande, vivace courte aux pétales jaunes, oranges ou roses, originaire des régions circumboréales. Le code floriographique lui assigne la réussite, l'énergie solaire, le succès qu'on souhaite à un proche ou à un collègue. Un coquelicot jaune offre la promesse, pas le souvenir.

Violet : imagination

Le violet renvoie au Meconopsis, le « pavot bleu de l'Himalaya », genre voisin de Papaver dans les Papaveraceae mais botaniquement distinct. Sa rareté et sa couleur improbable lui valent une lecture de mystère, d'imagination, de rêve éveillé. Strictement, ce n'est pas un coquelicot, mais le langage des fleurs admet l'extension par couleur, et un coquelicot tatoué en violet code presque toujours cette lecture meconopsienne.

Reste la couleur que la palette florale n'a jamais portée, et que l'histoire militaire imposera après 1915 : le rouge écarlate de la mémoire, qui ne vient pas du jardin mais des Flandres.

Pourquoi le coquelicot le 11 novembre ? In Flanders Fields (McCrae, 1915)

Le coquelicot devient symbole du Remembrance Day à cause d'un poème de treize vers. John McCrae, médecin militaire canadien, compose In Flanders Fields le à Essex Farm, près d'Ypres, après l'enterrement de son ami Alexis Helmer tué la veille pendant la deuxième bataille d'Ypres3.

John McCrae en uniforme militaire vers 1914, médecin militaire et poète canadien 1872-1918, auteur de In Flanders Fields composé le 3 mai 1915 à Essex Farm près d'Ypres, texte fondateur du coquelicot du souvenir
John McCrae (1872-1918) en uniforme, vers 1914. Lieutenant-colonel canadien et médecin de campagne, il meurt de pneumonie en janvier 1918, sans avoir vu le coquelicot qu'il a inspiré devenir symbole mondial.

« In Flanders fields the poppies blow / Between the crosses, row on row / That mark our place. »

« Au champ d'honneur, les coquelicots / Sont parsemés de lot en lot / Auprès des croix. »

Source : John McCrae, In Flanders Fields, Punch, Londres, 3

Le poème circule d'abord en manuscrit dans les hôpitaux de campagne, puis paraît anonymement dans le magazine satirique londonien Punch le , sous le titre In Flanders Fields. McCrae meurt de pneumonie à Boulogne-sur-Mer le , sans avoir vu son texte changer un siècle de mémoire militaire. Le poème est aussitôt traduit, lu dans les écoles, gravé sur les monuments aux morts du Commonwealth.

Pourquoi le coquelicot, et pas une autre fleur ? Parce qu'à Ypres, comme sur la Bataille de la Somme en , les sols retournés par l'artillerie étaient le terrain idéal de la plante messicole : Papaver rhoeas lève en masse sur sols frais et travaillés, et ses graines restent viables vingt à quatre-vingts ans en banque de sol. L'Imperial War Museum conserve cette explication écologique en complément de la lecture poétique12. Le coquelicot était la fleur que les soldats voyaient pousser entre les croix, parce que la guerre avait labouré la terre comme un paysan.

De Moina Michael (1918) à la Royal British Legion (1921) : naissance d'un rituel

Le rituel se cristallise en quatre ans, par étapes documentées. Le , Moina Michael, universitaire américaine de Géorgie en mission au YMCA à New York, lit In Flanders Fields, écrit en réponse We Shall Keep the Faith, et porte un coquelicot en soie4. En , la Française Anna Guérin reprend l'idée et la propose comme levier de financement pour les vétérans. En , la Royal British Legion adopte le symbole et lance la Poppy Appeal5. Le geste passe de New York à Paris puis Londres en moins de trente-six mois, sans coordination centrale.

Portrait peint de Moina Michael surnommée The Poppy Lady par Mary Jett Franklin, universitaire américaine de Géorgie qui popularise dès 1918 le port du coquelicot en feutre, geste institutionnalisé en 1921 par la Royal British Legion
Moina Michael (1869-1944), surnommée The Poppy Lady, par Mary Jett Franklin. Sa lecture du poème de McCrae au YMCA de New York en novembre 1918 lance le rituel.

Moina Michael raconte la scène dans son autobiographie The Miracle Flower. Le matin du 9 novembre 1918, deux jours avant l'armistice, elle reprend une vieille édition du Ladies' Home Journal qui republie In Flanders Fields, et décide sur place que le coquelicot sera porté en hommage4. Elle achète vingt-cinq coquelicots en soie chez un magasin de Manhattan, en garde un, distribue les autres aux délégués d'une conférence YMCA. Le geste devient idée, l'idée devient mouvement.

La Française Anna Guérin reprend l'idée en et la propose aux associations d'anciens combattants britanniques. La Royal British Legion, fondée le par fusion de quatre associations de vétérans, adopte le coquelicot dès sa première année d'existence et organise sa première Poppy Appeal en novembre 5. Neuf millions de coquelicots en soie sont vendus la première année, au profit des vétérans et de leurs familles.

Coquelicot en papier de la Royal British Legion, modèle distribué chaque novembre lors de la Poppy Appeal depuis 1921, emblème mémoriel officiel du Commonwealth pour le Remembrance Day
Coquelicot en papier de la Royal British Legion. Le modèle a peu varié depuis 1922, quand la Disabled Society a ouvert sa première fabrique à Richmond pour donner du travail aux vétérans mutilés.

L'objet se standardise vite. À partir de , la Disabled Society ouvre une fabrique à Richmond où des vétérans mutilés assemblent les coquelicots en papier et feutre. La fabrique fonctionne encore aujourd'hui sous le nom Poppy Factory, au sud-ouest de Londres. Le rituel s'étend au Canada (1921), à l'Australie (1921), à la Nouvelle-Zélande (1922). Mais la France ne suit pas, parce qu'elle a déjà choisi une autre fleur, cinq ans plus tôt.

Coquelicot ou bleuet ? Pourquoi la France a choisi une autre fleur

La France ne porte pas le coquelicot le 11 novembre. Elle porte le Bleuet de France (Centaurea cyanus), fondé en par Charlotte Malleterre et Suzanne Leenhardt aux Invalides, vendu officiellement les 8 mai et 11 novembre depuis 13. Deux fleurs des champs, deux pays, mais le même geste de boutonnière.

PaysFleur emblèmeDate d'institutionCouleur d'origine
Commonwealth (UK, Canada, Australie, NZ)Coquelicot rouge (Papaver rhoeas) (Royal British Legion)Champs des Flandres et de la Somme
FranceBleuet (Centaurea cyanus) (Œuvre du Bleuet)Uniforme bleu horizon des recrues 1915
Coquelicot anglo-saxon ou Bleuet de France : quatre axes de comparaison (pays, espèce, date d'institution, couleur d'origine). Source Bleuet de France et Royal British Legion.
Bleuet de France Centaurea cyanus en pin de boutonnière novembre 2013, pendant français du remembrance poppy anglo-saxon, fondé en 1916 par Charlotte Malleterre et Suzanne Leenhardt aux Invalides
Bleuet de France en pin, novembre 2013. La même fleur des champs que le coquelicot, mais bleue, et institutionnalisée cinq ans plus tôt à Paris.

L'origine du Bleuet est strictement parisienne. En , deux infirmières de l'Institution nationale des Invalides, Charlotte Malleterre (fille du général Niox, gouverneur des Invalides) et Suzanne Leenhardt, organisent un atelier où les blessés confectionnent des bleuets en tissu pour gagner quelques sous13. Le surnom « Bleuet » désigne déjà les recrues de la classe 1915, dont l'uniforme bleu horizon tranche avec le bleu marine des poilus expérimentés et le rouge garance des soldats de 1914.

La vente officielle, étendue à la France entière, attend , sous l'impulsion de l'Œuvre nationale du Bleuet de France intégrée au ministère des Pensions. La fleur est aujourd'hui gérée par l'ONACVG, et vendue les 8 mai et 11 novembre. Le coquelicot, lui, reste perçu en France comme un symbole anglo-saxon, ce qu'il est devenu, sans cesser pour autant d'évoquer dans la mémoire hexagonale les champs de la Bataille de la Somme.

Tour de Londres 2014 : 888 246 coquelicots de céramique

À l'été , l'installation Blood Swept Lands and Seas of Red couvre les douves de la Tour de Londres de 888 246 coquelicots en céramique, un par soldat britannique et du Commonwealth tombé en 1914-1918, conçus par le céramiste Paul Cummins et le scénographe Tom Piper pour le centenaire de la Première Guerre mondiale14. Chaque fleur est unique, façonnée à la main dans le Derbyshire.

Installation Blood Swept Lands and Seas of Red à la Tour de Londres été automne 2014, 888246 coquelicots de céramique de Paul Cummins et Tom Piper, un par soldat britannique et du Commonwealth tombé pendant la Première Guerre mondiale
Blood Swept Lands and Seas of Red, Tour de Londres, été-automne 2014. La nappe de céramique avance comme une marée à mesure que les bénévoles plantent les fleurs.

Le titre de l'installation reprend la première ligne du testament d'un soldat britannique inconnu retrouvé dans le Derbyshire : The blood-swept lands and seas of red…. Cummins a conçu le projet en 2013, après être tombé sur ce manuscrit. Les premières fleurs sont plantées le , jour du centenaire de l'entrée en guerre du Royaume-Uni. La dernière est plantée le , à la onzième heure du onzième jour, par un cadet de l'armée britannique âgé de treize ans.

L'installation attire cinq millions de visiteurs en quatre mois et devient l'événement mémoriel le plus regardé de la décennie britannique. Chaque coquelicot est ensuite vendu vingt-cinq livres au public, fonds reversés à six associations de vétérans, dont la Royal British Legion. Deux sections, Wave et Weeping Window, sillonnent le Royaume-Uni en tournée jusqu'en , avant d'être déposées au National Museum of Scotland et à l'Imperial War Museum North14. La nappe de céramique a survécu à son centenaire.

Le coquelicot au Japon (ヒナゲシ hinageshi) et en Chine (虞美人草 gubijinso, légende de Yu Ji)

Le coquelicot porte au Japon et en Chine deux lectures parallèles à la grammaire occidentale. Au Japon, dans le hanakotoba, ヒナゲシ (hinageshi) code 慰め (nagusame, consolation) et 恋の予感 (koi-no-yokan, prémonition d'amour)15. En Chine, 虞美人草 (gubijinso, « herbe de la belle Yu ») renvoie à un mythe daté du IIIe siècle av. J.-C.

Coquelicots peints par Katsushika Hokusai 1760-1849, estampe ukiyo-e, codification picturale de la signification du coquelicot ヒナゲシ hinageshi au Japon en écho au mythe chinois de Yu Ji 虞美人
Hokusai, Coquelicots (estampe). La fleur passe en Asie sans rompre avec son archétype occidental : consolation et fragilité, mais avec une teinte de prémonition amoureuse propre au hanakotoba.

Le hanakotoba japonais s'est codifié à la fin de l'ère Meiji, par contact avec la florographie victorienne britannique. Il garde le sens de consolation hérité de Greenaway, mais y ajoute la prémonition d'amour, un sens distinct, lié à la fugacité des pétales. L'estampe d'Hokusai Coquelicots, partie de sa série de grandes fleurs vers 1833-1834, fixe l'iconographie. La fleur garde son rouge écarlate, mais Hokusai la peint penchée par le vent, pour appuyer la lecture de fragilité.

La Chine offre un mythe plus ancien et plus tragique. Sima Qian raconte au chapitre 7 du Shiji, vers , la bataille de Gaixia (-202) où le général Xiang Yu, vaincu par Liu Bang, voit sa concubine Yu Ji se donner la mort plutôt que d'être capturée16. Selon la légende postérieure, des coquelicots auraient poussé sur sa tombe : la fleur s'appelle depuis 虞美人 (Yú měi rén, « la belle Yu ») ou 虞美人草 (gubijinso, « l'herbe de la belle Yu »).

Le motif traverse la peinture chinoise et les opéras Kunqu. Au XXe siècle, l'écrivain japonais Natsume Sōseki publie un roman intitulé Gubijinso (1907), qui reprend le nom chinois pour désigner une héroïne tragique tokyoïte. Le coquelicot devient en Asie une fleur féminine et amoureuse, là où il reste en Europe une fleur masculine et martiale. La même tige se laisse lire dans les deux registres, selon la latitude où on la regarde.

Le coquelicot est-il toxique pour mon chat, mon chien ?

Oui, légèrement. L'ASPCA classe le genre Papaver toxique pour chats, chiens et chevaux, à toxicité faible17. La rhoéadine et la rhoéagénine du latex peuvent provoquer sédation, ataxie et vomissements légers en ingestion massive. La toxicité reste très inférieure à celle de Papaver somniferum, qui contient lui de la morphine et de la codéine.

La distinction chimique reste l'élément clé. Les alcaloïdes isoquinoléiques du Papaver rhoeas agissent à dose élevée et leur effet sédatif reste mesuré. Aucun cas mortel n'est documenté en France chez le chat ou le chien adulte sain. Les chevaux qui pâturent près de champs de coquelicots peuvent présenter des troubles légers, mais évitent généralement la plante au goût amer. Le latex blanc-jaunâtre du coquelicot, à la différence du latex blanc abondant du pavot somnifère, signe la moindre dangerosité de l'espèce.

Côté usages humains, la Pharmacopée française autorise l'infusion de pétales en sirop à dose thérapeutique modérée, sous contrôle pharmaceutique. L'ingestion crue de capsules ou de tiges, en revanche, n'est jamais recommandée. Le coquelicot circule donc surtout par les yeux et par la boutonnière, plus rarement par la tasse, et presque jamais par la dent.

FAQ : Que signifie offrir un coquelicot ?

Que signifie le coquelicot ?

Le coquelicot (Papaver rhoeas) condense plusieurs sens nés à des époques distinctes : sommeil et consolation chez Hésiode et Cortambert ()1, ardeur fragile par la chute rapide de ses pétales, souvenir des soldats du Commonwealth depuis In Flanders Fields de John McCrae ()3, et prémonition d'amour dans le hanakotoba japonais. La couleur précise le message, le contexte fixe la lecture dominante.

Quand fleurissent les coquelicots ?

Les coquelicots fleurissent de mai à juillet en France, avec un pic en juin sur les terres remuées et les jachères. Plante annuelle messicole, Papaver rhoeas germe sur sols frais et travaillés, accompagne les céréales d'hiver, et boucle son cycle en quelques semaines6. Les graines, viables vingt à quatre-vingts ans en banque de sol, attendent un labour pour lever en masse, ce qui explique leur retour spectaculaire après les bombardements de 1914-1918 dans les Flandres.

Pourquoi le coquelicot le 11 novembre en Angleterre ?

Parce que John McCrae a écrit In Flanders Fields en mai 1915 pendant la deuxième bataille d'Ypres3, Moina Michael a porté le premier coquelicot en soie en novembre 19184, et la Royal British Legion a institué la Poppy Appeal en 5. Depuis, le Commonwealth porte chaque 11 novembre un coquelicot rouge en hommage aux soldats tombés.

Quelle différence entre coquelicot et pavot somnifère ?

Papaver rhoeas (coquelicot) contient de la rhoéadine et de la rhoéagénine, alcaloïdes faibles, et un latex blanc-jaunâtre, culture libre6. Papaver somniferum (pavot somnifère) contient morphine, codéine et thébaïne, latex blanc abondant, culture contrôlée par la Convention unique sur les stupéfiants depuis 7. Les deux espèces appartiennent à la même famille Papaveraceae mais aucune confusion d'usage n'est possible.

Le coquelicot est-il toxique pour les chats et les chiens ?

Oui, légèrement. L'ASPCA classe le genre Papaver toxique pour chats, chiens et chevaux, à toxicité faible17. La rhoéadine et la rhoéagénine du latex peuvent provoquer sédation, ataxie et vomissements légers en ingestion massive. La toxicité reste très inférieure à celle de Papaver somniferum. Surveiller surtout les jeunes animaux qui mâchent les capsules sèches.

Que signifient les noces de coquelicot ?

Les noces de coquelicot célèbrent les 8 ans de mariage dans le calendrier français des anniversaires recensé par Larousse18. Le choix de la fleur fait écho au sens floriographique fixé par Cortambert en 1819, ardeur fragile et consolation, qui dit un amour ayant tenu à travers la fragilité. La tradition est tardive (XXe siècle) mais bien ancrée dans les usages contemporains de fleuristerie.

Que signifie un tatouage coquelicot ?

Le tatouage coquelicot code la mémoire d'un proche disparu (héritage du Remembrance Poppy depuis 1921), la consolation, la beauté éphémère et la résilience. Il se distingue du tatouage pavot somnifère, plus ambigu, par son rouge écarlate et ses pétales chiffonnés. Les compositions associent souvent un coquelicot rouge avec un nom ou une date pour ancrer une mémoire intime, ou avec une montre pour dire le temps qui passe.

Pour creuser, explorer le panorama du langage des fleurs, comparer avec la pivoine, autre fleur-paradoxe, ou lire la rose, codifiée la même année 1819 chez Cortambert.

  1. 1.Charlotte de Latour (Louise Cortambert), Le Langage des Fleurs, Audot, Paris, 9e éd. (Gallica BnF)gallica.bnf.fr
  2. 2.Kate Greenaway, Language of Flowers, Routledge, Londres, 1884 (archive.org)archive.org
  3. 3.John McCrae, In Flanders Fields, Punch, Londres, 8 décembre 1915 (Wikipedia)en.wikipedia.org
  4. 4.Georgia Encyclopedia, « Moina Michael (1869-1944) », University of Georgia Pressgeorgiaencyclopedia.org
  5. 5.The Royal British Legion, « The story of the Remembrance Poppy »britishlegion.org.uk
  6. 6.POWO Kew, Papaver rhoeas L., IPNI 306058-2powo.science.kew.org
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